
Dessin de
Béatrice Cussol créé pour la couverture de
Orchidées & salami, Discobabel,
Carte du Tendre, 2005
« ... Et puis il y a ce garçon du lycée. Il est un peu style rocker mais avec des yeux gentils. De longs cils. Cuir et jean et coton. Sand porte des socquettes blanches dans ses chaussures vernies car l’établissement l’impose mais c’est encore pire. L’effet, l’écart. Pretty dirty. Il pourrait s’appeler Bob ou Fred et ses parents à elle ne seraient pas contents. Trop jeune, trop tôt. La fille rentre tard. Elle rêve toujours. L’abandon substitut oh trace d’amour. Socquette sale ou bien ? Culotte en coton (c’est encore pire). Elle découvre que ses hanches qui percent la peau (pas trop), c’est absolument sexy. Râle, râle, râle jusqu’au profond profond. Lui, il est bien content de son arcade sourcilière romantique car ça bouillonne à l’intérieur. Il faut trouver un écho, des. Il lui dit « je t’aime oh bébé tu es belle j’ai envie de toi » mais sa pensée volage. Elle n’englue pas son souvenir. Elle, ni son visage ni son regard. Ni aucune. Sa pensée à lui est pire qu’un papillon, pire pute encore. Il pourrait sans doute même se gourrer de prénom. Le bon dieu sans confession et la moue ravageuse, c’est la caution rock&roll et la moto en prime. Au moins le blouson. Sand. Elle le regarde et le dévore et se laisse prendre. Un substitut aux affiches toujours un peu froides, toujours un peu lointaines, mal punaisées. Et composées. Ça se décolle et la béance. Fan, fan, femme. Oh mon Bobby/Freddy, t’accaparer seulement. T’accaparer. Puis rentrer dans le pavillon familial d’un sourire d’il y a quelques années d’innocence (ou presque).
OU bien la révolte. Cris, coups, scandale, portes claquées. Elle aura carrément viré goth’ et aura quitté la maison. Noir, noir, noir. Pour lui. L’image. Et rien d’autre. Poursuivre la chimère mais les ombres s’agrandissent avec la journée qui passe jusqu’à s’étaler en flaques glauques. Noir, noir, noir et les os sous la peau. Elle découvre que ses hanches qui percent (un peu trop), c’est absolument sexy. À défaut se taper le roadie – ça rapproche toujours et c’est déjà pas mal. Roadie souvent gentil jouisseur. Des yeux noisettes, l’air enfantin, les cheveux longs. Il parle de « lui », les répétitions, les anecdotes, les manies, les backstages. La scène est toujours un peu trop au-dessus. Sommet pailleté. La cambrure du pied est douloureuse. Sur la pointe, pointe, pointe. Et le manque d’argent, de nourriture, il faut bien monnayer sa vie, en trajectoires. Reste de sandwich, pull troué, fond de bouteille, mégot qui traîne. Elle s’aperçoit un jour que ce qu’elle veut est emprisonné dans les chansons comme par un mauvais sort. Impalpable. Imbaisable. Fuck. Lampe et mauvais génie. Innommable. Elle pense à ces contes anciens, le charme est forclos, contraint – ou bien est-ce le froid. La petite fille aux allumettes a gaspillé son pactole. Elle se rend compte qu’elle a couru après une étoile, c’est ridicule. Gamine aux genoux maigres après un cerf-volant démâté. Et toutes ses couleurs en arc-en-ciel. Utopie, utopie. Puis elle s’endort, recroquevillée.
OU bien elle se sera rabattue sur les copies de copies de copies – du troisième lit – et fait mettre enceinte par un sosie assez peu crédible de son Dieu à ceinture cloutée, dont les parents refusent catégoriquement d’entendre parler d’elle, cette petite écervelée, non mais rendez-vous compte, à son âge, et sans même un travail ni de projets d’avenir, c’est un piège, un guet-apens, c’est une calamité, mais qu’est-ce qu’il va devenir cet enfant ? Et lui, son mâle mal gominé, ne croise plus son regard, pupille lache et déjà loin et on fait des erreurs de jeunesse, chérie. Avortée – petit sac organique, dérisoire, sur fond de bassine plastique, quelle vie ! – elle pourra reprendre son boulot de serveuse de milkshakes en rollers et mini, jusqu’au prochain.
OU bien encore en passant devant un grand hôtel elle bouscule quelqu’un et c’est lui et chance ! elle n’est pas habillée comme un sac et s’est lavée de partout et c’est le coup de foudre {La CRISTALLISATION, dit Stendhal. Le moment où soudain, d’un regard, d’une inflexion, d’un geste (les rubans qui palpitent, un long battement de cil, son épaule oh son épaule) l’accroc est définitivement planté en plein cœur – et qu’importe le désamour, il n’est que lassitude, orgueil, temps qui passe, appétit.
Paf ! viandé dans le lard comme une mélodie. Lancinante maladie dont on ne se sort pas.
Écho(s).} et ils s’aiment et eurent beaucoup d’enfants.
C.Q.F.D.,
pardonThat’s all, Folks
& dans la chambre... »

Autre dessin de
Béatrice Cussol représentant Sand, l'
héroïne de
Orchidées & salami...